Miss TrollMédia a rencontré pour vous… Laurence Allard

Paris, le 11 juin 2012

Chers lecteurs,

Dans ma quête de savoir et en tant que grande smartphone-addict (même si un mobile sans connexion Internet n’a aucune valeur…), j’ai décidé d’aller rencontrer Laurence Allard afin de faire le point sur ce merveilleux outil d’intelligence.

A vous de bien juger !

Laurence Allard

Miss TrollMédia : C’est l’avènement d’une ère nouvelle : l’Internet va être présent partout, tout le temps. Cela, grâce au mobile. Le mobile est tout simplement l’outil rêvé. Il va régler tous les problèmes car il permet de s’adresser à tous, tout le temps. Ça y est, le rêve d’une humanité est réalisé :  nous sommes connectés sans limite les uns aux autres et partageons le savoir mondial via cette petite extension de nous. Le mobile nous rend plus intelligent. Tu es surement aussi enthousiasme que moi sur le sujet, n’est-ce pas ?

Laurence Allard : A défaut de te troller chère Miss TrollMédia, je suis quand même obligée de tempérer ton enthousiasme prophétique car tu sais bien qu’aucune technologie ne règle en elle-même tous les problèmes et ne nous rend plus intelligents par elle-même. Le mobile n’est pas une baguette magique :)
Ce sont les usagers qui se peuvent donner la capacité d’en régler certains par leurs pratiques inventives, détournantes et ré-créatives de toutes les fonctionnalités du téléphone portable. Et ce avec tous les types de téléphones portables, même avec les plus simplets d’entre eux.

D’ailleurs, les innovations sociales outillées par le mobile ont été développées non pas pour les derniers smartphones à la mode mais pour des téléphones bons marchés aux mains d’ artisans africains ou d’agricultrices indiennes. Mais un certain esprit colonial règne encore dans le discours sur la technologie en France et il est difficile de faire admettre que la monnaie mobile a été imaginée en Afrique en 2007 au Kenya et qui est utilisée aujourd’hui par 70% de la population ou que les applications les précieuses en matière de mhealth sont les bases de données médicales collectées par SMS dans des régions du monde éloignées de toute infrastructure hospitalière. Le monde du téléphone mobile est global et son champ d’application couvre bon nombre d’activités humaines, qui vont de la communication interpersonnelle à la santé, de l’agriculture à l’information, de l’économie à la politique, de la diplomatie à la création. C’est ce que je m’emploie à faire connaître depuis Mythologie du Portable de 2010.

Etre connecté ce n’est pas donc seulement textoter pour se donner rendez vous entre copains,  c’est aussi pouvoir envoyer de l’argent à sa famille restée au village et dans lequel il n’y aura jamais d’agence bancaire ou de recevoir des informations sur des médicaments contrefaits dans une région reculée sans soignants à proximité. Et tout ceci non pas grâce à une application pour smartphone par le biais d’un simple SMS. Ce que ces innovations sociales mobiles documentent c’est tout simplement l’ingéniosité partagée dans le monde entier par toutes sortes de populations, puisque l’on comptabilise 6 milliards d’abonnés en cette année 2012.

Ne confondons donc pas la force des hommes et des femmes avec celles de leurs machines donc.

Miss TrollMédia : Cependant, je dois noter que c’est l’Internet qui donne un vrai intérêt au mobile. Il faut bien dire que les téléphones-intelligents qu’on trouve actuellement doivent très peu à l’histoire du téléphone, mais beaucoup à l’histoire de l’ordinateur. Je crois même qu’ils s’inscrivent dans l’imaginaire cyborg. Grosso modo, tu es d’accord pour dire que le téléphone portable est une évolution darwinienne qui va réaliser la convergence entre l’humanité et la technologie, n’est-ce pas ?

Laurence Allard : Bon comme je viens d’en donner quelques exemples, les innovations disruptives du téléphone portable, c’est à dire celle qui ne consistent pas en de simples modernisations de pratiques existantes comme par exemple la conversation téléphonique, sont antérieures au déploiement de l’internet mobile. Et d’une certaine façon, les usages de l’internet mobile ne sont pas si disruptifs pour le coup. Les principaux usages du smartphone sont de prendre des photos ou des vidéos, de regarder ses mails et de naviguer sur le web. Toutes sortes d’usages qui se prolongent quelque peu du téléphone portable ou de l’ordinateur connecté à l’internet mobile, pratiqué d’ailleurs le plus souvent à domicile. Il existe désormais une panoplie transmédiatique agençant anciens et nouveaux médias, ordinateurs et téléphones portables à travers laquelle les pratiques se déploient.
Je te soutiens assez pour troller avec toi une certaine réification du transmédia comme produit d’appel de fidélisation des fans en communautés de clients. Le transmédia est bien plutôt une pratique ordinaire comme par exemple cet usage du double screening consistant à regarder la télévision sur un écran et en lire les commentaires sur les sites de réseaux sociaux depuis son mobile. Dans cette panoplie transmédia, les technologies de communication comme le mobile sont plus des « compagnons d’espèce » que des prothèses si l’on veut reprendre le réseau conceptuel de Donna Haraway. Le téléphone portable est certes une topique de notre subjectivité comme l’illustre la façon dont dans L’exercice de l’Etat la vie intérieure du ministre joué par Olivier Gourmet est symbolisée par l’interface de l’iPhone. Mais dans sa pratique, il n’est pas vécu non comme un membre en plus mais comme un support et un médium de réflexivité à la fois au plan de notre corporéité et de notre subjectivité. C’est le cas par exemple lorsque tu vois en mobilité un événement ou un paysage qui t’émeut ou te révolte et que tu le prends en photo avec ton portable et l’envoie pour partager tes sentiments.

A propos du Cyborg, je le dis tout net : plus on se situera dans ce paradigme mal compris du Cyborg comme post humain – je renvoie ici à la traduction du Manifeste Cyborg et autres essais. Sciences Fictions Féminismes - plus certaines propositions intéressantes de l’internet mobile comme la Réalité Augmentée resteront mal connues, alors qu’elles prolongent les dispositifs d’observation du monde inaugurés avec la Camera Obscura.

D’autant, qu’il y a des applications d’AR dans toutes sortes de domaines possibles comme celle de la Sunlight Foundation utilisant les données ouvertes par le gouvernement américain sur la destination des impôts et visualisant les institutions subventionnées dans la ville de Washington D.C.

Le temps de l’innovation technologique n’est donc pas forcément celui de la Science Fiction mais aussi celui de l’action ici et maintenant.

Biographie :
Laurence Allard est Maîtresse de conférences en Sciences de la Communication. Elle enseigne à l’Université Lille 3, vit à Paris et est chercheuse associée à l’Université Paris 3-IRCAV. Ses thèmes de recherches sont les suivants :

- Pratiques expressives digitales (web 2.0, remix, internet mobile…),
- Mobile et société (jeunes, femmes, santé, monnaie mobile, développement, diplomatie digitale…),
- Politique Technique et Art/Culture
- Culture des data (Internet des choses/Internet des sens).
Elle anime le wiki Cultures Expressives et les comptes twitter @laurenceallard, @politechnicart et @mythomobile. En 2010, elle a publié l’ouvrage Mythologie du Portable.  

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A très vite les kikoo-lecteurs pour de nouvelles interviews.

Kizouxx

MTM

Ps : Je reste à votre écoute sur mon compte twitter et ma page facebook ! <3 

Ps bis : Vous trouvez que j’exagère avec mes discours ?? Alors jouez à “Eduque le troll” et tentez de gagner une entrée à la conférence internationale Crossroads in Cultural Studies 2012 et le premier ouvrage traduit en français de Henry Jenkins en relevant mes défis !

Notes

  1. misstrollmedia a publié ce billet